Charles-Frédérick Ouellet

La Dynamique de la résistance

La réflexion de Charles-Frédérick Ouellet sur notre époque

Le photographe Charles-Frédérick Ouellet est ­fascinant à plusieurs égards : ses œuvres ont ­habillé les murs de nombreuses salles ­d’expositions, il est représenté en galerie, on lui a décerné différentes bourses et il compte déjà plusieurs livres photo à son actif. Pourtant, celui dont le prestigieux Leica Camera Blog a souligné ­l’excellence du travail est d’une ­accessibilité et d’un calme désarmants. Nous lui avons ­demandé de nous parler de son approche de la ­photographie, du concept de narration et de l’importance du regard.

À l’école des maîtres

Son habileté technique résulte des études en ­photographie qu’il a poursuivies au début des années 2000. Toutefois, son rapport conflictuel avec le milieu académique l’empêchera de s’épanouir pleinement dans ce cadre. « Mon regard et mes connaissances, je les ai acquis en autodidacte, en me documentant et en me questionnant sur les diverses pratiques artistiques », dit le natif de Chicoutimi.

L’année 2009 représente cependant un moment charnière dans son parcours. En effet, il obtient alors une bourse pour un stage de six mois en France, chez Magnum Photos et à la Maison de photographes Signatures. « C’est là que j’ai commencé à ­comprendre la mécanique de la création et de la diffusion de projets », explique-t-il. Une opportunité qui s’avère avant tout pédagogique, mais qui lui a aussi permis de côtoyer plusieurs photographes : « Des expériences vraiment enrichissantes à une période où le milieu des collectifs photo bougeait beaucoup. »

L’union fait la force

Cet épisode l’incitera à monter son propre ­collectif, Kahem, avec des amis et confrères. « Il faut dire qu’au départ, nous habitions tous dans des ­régions différentes. Il n’y avait pas nécessairement de communauté photographique comme c’est le cas dans les grands centres tels que Montréal ou ­Toronto. S’assembler devenait une manière de créer un groupe d’échange autour de nos différentes ­pratiques photographiques. Au début, cette alliance nous a aidé à réaliser des expositions groupées ainsi qu’à approcher des festivals et des centres d’artistes. ­Aujourd’hui, puisque chacun est occupé de son côté, on peut dire que Kahem rassemble des photographes et artistes qui partagent des valeurs communes ­autour de la photographie documentaire et ses ­divers ­enjeux. »

Il n’a jamais eu de mentors à proprement parler mais a plutôt été épaulé, au fil des années, par plusieurs photographes envers qui il éprouve un profond respect. « Je dois dire que je suis très solitaire dans ma manière de travailler et je n’aime pas vraiment montrer un projet qui est en chantier. » Pourtant, il est conscient du rôle qu’ont les échanges sur son travail. « Quand on réalise un projet, il arrive un moment où ce n’est plus possible d’avancer. On ne fait que retourner le travail dans tous les sens sans vraiment le modifier. C’est là qu’il est bon de consulter ses pairs. Autrement, je trouve que les commentaires les plus enrichissants viennent de personnes qui n’ont aucune connaissance particulière en photographie, ils ­interprètent librement », ajoute-t-il.

Quand on lui demande de nommer un photographe dont il admire le travail, il cite Lee Friedlander. « D’abord parce qu’il se renouvelle sans cesse. Puis, pour la finesse de ses observations et la complexité de ses images; tant formelles que conceptuelles. Il ne considère jamais un sujet comme acquis et son travail prend tout son sens sous forme de publication. »


« Je dois dire que je suis très solitaire dans ma manière de travailler et je n’aime pas vraiment montrer un projet qui est en chantier. »



On comprend son admiration envers Friedlander puisque le livre photographique est au centre de la démarche artistique de Charles-Frédérick. « Le livre et la photographie entretiennent une relation étroite depuis l’invention du médium. Il faut dire que ce sont les journaux, les magazines et la publicité qui ont été les supports principaux de la photo depuis ses débuts. Aujourd’hui, l’image est dématérialisée et c’est peut-être ce qui me pousse à créer des ­objets ­physiques où les gens ont accès à la totalité de ­l’œuvre. »

« Avec l’exposition, on est souvent assujetti à une programmation. Le travail est présenté durant deux mois. C’est éphémère, et ensuite il faut réussir à le faire circuler », explique-t-il. Il encourage d’ailleurs les autres à faire de même. « N’attendez pas qu’on vous propose un livre! Si vous avez un projet en tête, publiez-le à compte d’auteur. Faites des maquettes physiques car il faut sortir les images de l’ordinateur. La conception du livre se fait en le manipulant. Si vous travaillez seulement à l’écran, plusieurs aspects vous échapperont. Une maquette n’a pas besoin d’être sophistiquée, elle peut être produite avec les moyens du bord. En travaillant de cette manière, vous serez forcés de répondre à plusieurs points d’ordre esthétique et conceptuel. »

Le photographe est passé maître en matière de ­narration. « Je pense souvent au livre comme finalité dans mes projets. Ça m’amène à construire une première séquence divisée en chapitres. C’est une structure qui m’aide à mettre en place les images. Cependant, pour être complètement honnête, dans mon cas c’est une question de trouver la bonne ­musique. C’est en me référant aux sons, aux silences, et au cours du temps que j’arrive à bien ordonner mes images. »

Charles-Frédérick est pleinement conscient qu’il puise son inspiration dans différentes sources telles que la peinture, le changement des saisons, John Coltrane, Mississipi Fred McDowell et même le skateboard. « Je fais souvent référence au skateboard. Il s’agit pour moi d’une autre manière d’interpréter le bien commun. C’est aussi une forme de réaction à ­l’architecture et l’urbanisme. Le skate m’a appris à regarder différemment les codes dans l’espace public et à les détourner. »

Des concepts qui se bousculent

Bien qu’il aime mettre en évidence son héritage des pratiques documentaires dans sa photographie, il se voit d’abord et avant tout comme un observateur. « Je photographie des lieux, des gens ou des situations avec lesquels je me sens confortable. En fait, on ­pourrait dire que mes photographies sont une forme de réponse à l’environnement dans lequel je me trouve. Je n’apprécie pas particulièrement interagir quand je photographie. » Pour lui, il est important de regarder avant de photographier. « Dans mon cas, c’est souvent une question de disponibilité intellectuelle, de prendre le temps et d’être ouvert à voir les choses autrement. Ça se rapproche de l’exercice de pleine conscience et c’est souvent à ce moment que mon instinct devient vraiment efficace. Cependant, quelques-uns de mes projets demandent plus de recherche. Dans certains cas, je suis amené à ­photographier des sujets précis alors que pour ­d’autres, je travaille sans contraintes, avec la liberté de photographier tout ce qui m’interpelle. Avec le temps, les projets que je mets sur pied traitent de questions plus larges. J’aimerais éventuellement arriver à me détacher complètement du sujet pour m’intéresser à des questions qui touchent davantage la nature de l’observation », dit-il.

Dans ce sens, il ne faut pas chercher de ­revendication dans son œuvre ou voir en lui le porte-parole de quelque cause. « Ça dépend de la nature du projet mais je pense que j’essaie simplement de transmettre une vision personnelle autour de certains thèmes comme l’histoire par exemple. Je n’aspire ­aucunement à restituer des faits, ou à coller un discours historique ou anthropologique autour de mes projets. Ils sont simplement ma manière de communiquer; ma manière de voir le monde », une philosophie qui se reflète aussi sur le terrain. Le ­photographe avoue candidement ne pas avoir de technique particulière. « Je ne sais pas si on peut appeler ça une technique, mais je marche beaucoup quand je photographie et paradoxalement, je conduis aussi beaucoup. J’ai le point de vue de ­l’automobile. « Notre urbanisme a tellement été réfléchi pour la circulation routière que c’est devenu une manière de faire en soi dans mes projets. J’ai l’impression que l’expérience de notre territoire, des distances et du paysage passe par l’idée du déplacement et c’est un axe prédominant dans ma manière de faire de la ­photographie. »


« Ça dépend de la nature du projet mais je pense que j’essaie simplement de transmettre une vision personnelle autour de certains thèmes comme l’histoire par exemple. Je n’aspire ­aucunement à restituer des faits, ou à coller un discours historique ou anthropologique autour de mes projets. Ils sont simplement ma manière de communiquer; ma manière de voir le monde. »



Même chose pour l’utilisation du noir et blanc, il ne faut pas y chercher un quelconque message. « En fait, à une autre époque, on commençait par maîtriser le noir et blanc avant de passer à la couleur. Je ne me limite pas au noir et blanc, c’est ­simplement que mon œil est vraiment habitué à voir les ­densités, la géométrie et le mouvement; les images qui ­m’accrochent sont souvent monochromes. La couleur viendra en son temps, peut-être plus comme sujet que comme médium. Je travaille mes fichiers de manière primitive, avec les mêmes techniques de brûlage et de masquage que j’utilisais en chambre noire. » Pour lui, c’est le regard qui prime, et son matériel ne doit pas entraver celui-ci. Dans cette optique, ses besoins sont simples. « Au quotidien, un boîtier 35 mm et un objectif, de préférence un Leica et une focale de 35 mm. Mais quand je fais du ­paysage, je privilégie le grand format. »


Charles-Frédérick a toujours deux ou trois projets en chantier. Depuis 2014 il travaille sur un concept autour de l’explorateur Louis Jolliet. « En résumé je me suis servi de son histoire, de ses découvertes et des routes qu’il a cartographiées pour parler de l’idée du déplacement et des frontières sur notre territoire. En 1673, Louis Jolliet dirigea une expédition au sud des Grands Lacs à la recherche d’un affluent qui mènerait au grand fleuve Misi-ziibi (N.D.L.R. Mississippi). Il était chargé de découvrir si ce long cours d’eau dont parlent les Ojibwés se jette dans l’océan Pacifique. En écho aux expéditions de Jolliet, mon projet réinterprète d’un point de vue personnel l’histoire d’un personnage invisible qui fût le premier explorateur canadien français. Pour clore ce chapitre, il me reste à me rendre au Labrador. » Il y sera d’ailleurs dans quelques mois et en profitera pour plancher sur un autre mandat, en lien avec la présence Basque en Amérique. Ce nouveau projet est le fruit d’un échange avec un photographe français et sera présenté en 2019 au Québec et à Bayonne, en France. Comme si ce n’était pas suffisant, il publie un zine sur le skateboard en collaboration avec une boîte de design graphique depuis maintenant cinq ans. « En ce moment, nous travaillons à faire un livre bonifié qui fait état de l’aventure du zine avec de nouvelles photographies. »


Un agenda chargé exige de la rigueur. « J’aime varier mon rythme de travail, et les projets prennent parfois du temps à déboucher. Quand ça se présente, tout déboule en même temps! L’automne, c’est plus actif pour présenter des concepts et je me rends souvent en Europe pendant cette période pour Paris Photo, la foire internationale de photographie d’art. Je travaille souvent à l’ordinateur : suivi de courriels pour la diffusion des projets, rédaction et recherche pour des nouveaux mandats, demandes de bourses, appels de dossiers, etc. Puis il y a les moments où je développe, je numérise, j’imprime mes expositions, je travaille sur de nouvelles maquettes de livres. Finalement je fais un peu de tout ça sur une base hebdomadaire. » D’autres livres sont en train de se planifier. « Avec le temps, j’inscris mes ­projets à l’agenda longtemps d’avance. Plus ils sont ambitieux et plus j’ai besoin de ce type de ­préparation », ajoute-t-il.


C’est la réalité. Pour que son travail soit diffusé, un artiste doit travailler d’arrache-pied. « Il faut ­constamment pousser et relancer. Quand le projet est nouveau, il trouve souvent sa place dans les centres d’artistes. Ce sont des lieux qui favorisent une prise de risque et comme le projet est neuf, des aspects qui ne sont pas tout à fait au point pourront être ­modifiés. Après, il y a les festivals, les projets artistiques et aussi mon galeriste. Mes publications sont un aspect important de la diffusion de mon travail qui se manifeste par des lancements et ma présence dans les foires de livres photo. »


L’exécution d’une figure sur une planche de skate requiert d’avoir l’esprit clair, d’être conscient de son environnement et de croire en ses moyens. En photo, c’est un peu la même chose. « Documentez-vous, essayez d’analyser les projets. Laissez-vous guider par votre instinct au lieu de tout rationaliser. » 

Le Naufrage est disponible dans la boutique

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